Utopies insulaires: rêve d’une “Nouvelle France” et séparatismes idéologiques

“Un projet complètement fou mais parfaitement sérieux”: sur fond de crise politique et de protestations contre le “mariage pour tous” en France, c’est ainsi qu’Eric Martin, rédacteur en chef du “portail libéral-conservateur” Nouvelles de France, annonçait à ses lecteurs son projet. Puisque la vie dans une France comme celle à laquelle il est attaché n’est plus possible et qu’il se trouve obligé de soutenir par ses impôts “des ‘services’ publics ou des causes qui vont contre les valeurs traditionnelles”, puisque personne ne peut échapper à l’État-providence, Eric Martin propose à ses lecteurs une solution radicale: recréer ailleurs une “Nouvelle France”: “nous appelons les Français à continuer la France: ailleurs, dès maintenant, en conservant la nationalité ‘française’ afin de continuer à peser/résister ici… mais aussi ailleurs”. Il ne s’agirait pas pour tout le monde de quitter la France, mais de disposer “d’une seconde patrie où nos valeurs ne sont pas et ne seront jamais bafouées”, à l’image du sentiment que peut avoir un juif de la diaspora par rapport à Israël.

Ce projet passerait par “l’acquisition de la propriété (en vue d’une acquisition prochaine de souveraineté) d’une île peu ou pas habitée dans un pays soit favorable au principe de la vente de la souveraineté, soit acculé financièrement et à qui nous proposerions de se délester d’un tout petit morceau de son territoire contre une somme d’argent”. Après avoir évoqué la Grèce ou le Portugal, l’auteur tourne son regard vers l’île de Tikina-I-Ra (Fidji), 4.000 hectares, actuellement en vente pour 11,5 millions de dollars.

Sur ces bases, les traits de l’émigration et d’une nouvelle société s’esquissent, ressuscitant un esprit à la fois “français et entrepreneur”, puisque tout serait à créer, avec une avantageuse “fiscalité simplifiée et inférieure à 5% pour toutes les entreprises et tous les particuliers y résidant”. Ce serait la mise en place d’une État “fondé sur un idéal”: une résistance délocalisée, en quelque sorte, dans un espace protégé. Les lecteurs du site réagissent et commentent par dizaines, critiques ou intéressés, hésitant à qualifier l’idée de “folle” ou de “géniale” — ou les deux à la fois. Parce que, même parmi ceux qui jugent le projet farfelu, qui n’a jamais rêvé de l’île, de ce monde loin du monde?…

Le plus étonnant est, finalement, de voir un pareil projet s’adresser à un public naturellement enclin à vanter les vertus de l’enracinement: mais le déplacement d’une société vers une réalité de plus en plus étrangère à leurs convictions conduit certains à envisager l’exil comme issue. Dans ce cas, cela débouche sur un projet utopique, à l’instar de courants idéologiquement aux antipodes, même si Eric Martin se défend de croire à la possibilité du paradis sur terre.

L’originalité de la démarche est de prôner un séparatisme par émigration, et non par sécession. Il est vrai qu’une sécession à fondement idéologique n’aurait aucune plausibilité en Europe. En revanche, aux États-Unis, il existe des dizaines de groupes sécessionnistes: plusieurs le font sur une base d’héritage historique territorial (par exemple les nationalistes texans), mais il en existe aussi qui proposent de rassembler une population aux convictions doctrinales semblables dans une même région, afin d’aboutir démocratiquement à l’autonomie ou à la sécession. Ainsi en va-t-il de Christian Exodus, fondé en 2003 en réaction à l’érosion des principes chrétiens dans la société américaine, a développé un projet visant à attirer suffisamment de croyants en Caroline du Sud pour y prendre légalement le pouvoir et la transformer en État chrétien. La réalisation du projet se révèle plus compliquée que prévu: en attendant, Christian Exodus invite ses adeptes à la “sécession personnelle”, en cultivant le plus possible l’autarcie familiale dans tous les domaines.

Sur Christian Exodus, on peut lire l’étude de Joanna Sweet et Martha F. Lee, “Christian Exodus: A Modern American Millenarian Movement”, Journal for the Study of Radicalism, vol. 4, n° 1, printemps 2010, pp. 1-24.

Ramuz et la fonction de l’art

Des êtres ou des livres se présentent à nous sans les avoir cherchés, apportant une brise inattendue. Aujourd’hui, voyage à Neuchâtel, pour assister aux obsèques du père d’un ami, subitement décédé. Dans le train, je me suis plongé dans le beau roman de Patrice Nganang, Mont Plaisant (Paris: Éd. Philippe Rey, 2011), sur lequel un article enthousiaste commentant la traduction allemande, dans la Neue Zürcher Zeitung, avait attiré mon attention. Ce livre illustre la rencontre entre langue française parfaitement maîtrisée et sève africaine. “Elle entendrait les syllabes de son nom ricocher entre les sept collines de Yaoundé, puis rouler dans les limons de la vallée, avant de se perdre au cœur de la pluie, dans le rire joyeux de ses amis d’âge.” (p. 20) Je pensais que ce serait le livre du jour. J’ignorais qu’un autre volume s’y ajouterait, avant mon retour à Fribourg.

En sortant de l’église, je suis remonté vers la gare, par un chemin sans trafic: un doux soleil et des trilles printanières d’oiseaux adoucissaient la gravité de la journée.Mais le prochain train partirait dans trois quarts d’heure. Je décidai donc de flâner aux alentours de la gare, dans des rues inconnues.

Après une dizaine de minutes, je passai devant la brocante du Centre social protestant, déjà fermée. Sur le rebord de la vitrine, deux livres traînaient, offerts au passant qui voudrait les prendre. J’ignorai le premier — Les Yeux d’Elsa, d’Aragon — et le soulevai pour voir ce qu’il cachait. Je découvris un livre de C.F. Ramuz, dont le titre même m’était inconnu: Les Grands Moments du XIXe siècle français (Lausanne, Éd. Mermod, 1948). Le volume avait été lu, comme en témoignaient les pages soigneusement coupées, mais son ancien propriétaire était soigneux: le livre était en bon état. Je commençai à le feuilleter durant quelques instants et décidai que cet orphelin serait accueilli dans ma bibliothèque.

Il s’agit des textes de dix conférences données par Ramuz à Lausanne, d’octobre 1915 à janvier 1916. La guerre qui faisait rage en Europe affleure ici et là en toile de fond. Ramuz propose une riche réflexion sur l’art et son évolution en France, avec ce qui fait sa spécificité: littérature, musique, peinture… Le lecteur y rencontre bien des observations pénétrantes. Ainsi, à propos de Chateaubriand:

“Ce qu’un homme a voulu être importe peut-être davantage que ce qu’il a été. Savons-nous d’ailleurs jamais qui nous sommes? nous nous inventons nous-mêmes, nous nous réinventons un peu chaque jour, et c’est ce total d’inventions, bien plus que nos actes, qui constitue notre vie véritable.” (p. 53)

Ou encore, quand il découvre “les premiers indices de l’esprit nouveau” dans les soldats de la Révolution française: “En face des armées de métier que pousse à sa rencontre la coalition européenne, en face du classicisme ou de l’académisme militaire, il dresse, lui, le premier, le romantisme en action.” (p. 44)

Ramuz juge creuse l’expression “l’art pour l’art”: “l’œuvre d’art en soi” n’a pas de sens: l’œuvre d’art “n’existe que par son action sur l’individu”, “elle ne commence à vivre vraiment que quand elle s’est reflétée en autrui” (p. 144). Et voici comment Ramuz décrit la fonction de l’art:

“Constatons simplement l’usure affreuse de la vie quotidienne sur ce que nous avons de meilleur. Nos facultés de sentir […] sont constamment en butte aux nécessités de chaque jour. Vivre est une chose très complexe. Il y a que le corps a besoin d’être nourri, et qu’on n’est pas tout seul, et que d’autres comptent sur vous, — il y a toutes ces responsabilités, toutes ces préoccupations, tous ces petits soucis qui rongent: comment faire pour que peu à peu, sournoisement, sans qu’on s’en doute, ils ne finissent par l’emporter? C’est alors qu’intervient l’art. D’autres, heureusement, sentent encore. Et que font-ils ceux-là sinon de maintenir dans leur intégrité nos facultés devant la vie, et cet état d’admiration devant la vie, sans quoi la vie, sans doute, ne vaudrait pas la peine d’être vécue.” (pp. 13-14)

“Pas de souci”: les modes langagières

Par principe, je me méfie des modes, aussi quand elles touchent la langue. Dans les années 1990, je me souviens de la propagation massive du mot “citoyen” adjectivé. J’avais reçu, d’un fonctionnaire français, une carte de fin d’année produite par le ministère dont il dépendait, m’apportant ses “vœux citoyens”. Engagement citoyen, comportement citoyen, attitude citoyenne: jusqu’à la nausée! Ébahi, j’avais écouté une intervention d’une (pourtant brillante) étudiante française, qui insérait l’adjectif “citoyen” plusieurs fois par minute…

Il y a quatre ou cinq ans, dans le vocabulaire d’un ami perméable aux phrases à la mode, j’ai vu apparaître une nouvelle “expression à tout faire”: “Pas de souci!” Je l’entends aujourd’hui un peu partout en Suisse romande. Je prie le passager d’un bus bondé de m’excuser de l’avoir heurté: “Pas de souci!” Je demande à une vendeuse si l’article commandé pourra m’être livré dans les délais: “Pas de souci!” Je remercie une personne de son aide: “Pas de souci!” Et ainsi de suite.

Comment de telles épidémies se répandent-elles? utilisation par une vedette de la télévision? diffusion progressive à partir d’un usage initial? contamination à partir de l’anglais (l’expression — d’origine australienneno worries, ou don’t worry, qui avait été un titre de chanson)? Surtout, pourquoi une expression se répand-elle comme un feu de prairie plutôt qu’une autre? Peut-être son caractère commode: “pas de souci” remplit de multiples usages et se prononce aisément. Pour “citoyen”, je soupçonne une impulsion politique, une promotion délibérée — avec une inflation qui semble désoler même certains des suppôts les plus acharnés du vocabulaire républicain: “Le beau mot de citoyen adjectivé à l’excès doit être restauré dans ses prérogatives”, s’inquiétait un article de Gauche Avenir sur la “bataille des idées” en 2008.

Il serait passionnant de suivre à la trace les pérégrinations de telles expressions. Je n’ai pas été le seul à remarquer le succès de “pas de souci”. Un article de Geneviève Grimm-Gobat sur le site Largeur.com s’en irritait en 2007 déjà: “La formule branchée ‘y a pas de souci’, arrivée récemment en Suisse romande mais présente en France et au Québec depuis quelques années, a subrepticement remplacé l’expression ‘pas de problème’. Elle est utilisée pour rassurer son interlocuteur […]. Comme diraient les linguistes: il y a eu glissement sémantique. Le regard s’est déplacé du problème rencontré à la personne qui y est confrontée. En administrant la formule magique ‘pas d’souci’, on énonce un cliché rassurant pour l’interlocuteur et pour soi-même.”

Plus indulgents, Yvan Amar et Evelyne Lattanzio notaient que c’est “l’une des charmantes étrangetés de la langue que de faire resurgir dans la langue familière des mots qui appartiennent au lexique soutenu, parfois même ancien. Car a priori, rien ne prédisposait ce mot de souci à passer dans la langue branchée.”

L’Académie française y a prêté attention: “On entend trop souvent dire il n’y a pas de souci, ou, simplement, pas de souci, pour marquer l’adhésion, le consentement à ce qui est proposé ou demandé, ou encore pour rassurer, apaiser quelqu’un, souci étant pris à tort pour ‘difficulté’, ‘objection’.” Une occasion de découvrir l’excellente section “Dire, ne pas dire” du site de l’Académie, avec ses catégories: emplois fautifs, extensions de sens abusives, néologismes et anglicismes, et aussi… bonheurs et surprises! Les académiciens ne laissent rien passer des modes du temps et éreintent même “le vivre ensemble, qui semble relever plus du vœu pieux ou de l’injonction que du constat. Faut-il vraiment faire de ce groupe verbal une locution nominale pour redonner un peu d’harmonie à la vie en société?”

Le patois fribourgeois à l’honneur

Il est arrivé aujourd’hui par la poste: un beau et gros volume relié de 1012 pages, intitulé Dictionnaire-Dikchenéro, Français-Patois, Patê-Franché. C’est à la Société cantonale des patoisants fribourgeois (Chochyèta cantonale di patêjan fribordzê) que nous devons cette réalisation, fruit de milliers d’heures de travail — un labeur qu’on imagine en feuilletant ce volumineux ouvrage, avec quelque 40.000 mots recensés. Il témoigne d’un attachement aux racines et traditions locales.

Le patois n’a pas toujours été ainsi à l’honneur. L’on sait comment les langues régionales ont été combattues en France, mais il ne faut pas imaginer que la Suisse, moins centralisée, leur a laissé libre cours: la réglementation des écoles primaires du canton de Fribourg avait interdit l’usage du patois dans le cadre scolaire de 1886 à 1961, rappelle le préfacier, Michel Pittet. Plus largement, la transmission des patois avait commencé à s’interrompre dans les villes dès 1820-1830, précise le professeur Andres Kristol (Université de Neuchâtel), mais s’est conservée bien plus longtemps dans les campagnes. C’est aujourd’hui, alors que son existence est moins assurée, que l’on prend conscience de la nécessité pas simplement de préserver ce patrimoine comme un objet de musée, mais de le maintenir vivant. Il existe trois variétés de patois fribourgeois, avec des liens très forts, rappellent les auteurs: le gruérien ou gruvèrin, le kouètsou et le broyard ou broyâ; ce dernier a presque disparu.

“Les patois fribourgeois ne sont rien d’autre que des formes réelles et concrètes de la langue franco-provençale” (p. 9). Les auteurs ont fait plus que nous offrir un dictionnaire de celles-ci. Une partie introductive, après avoir exposé les règles suivies pour l’orthographe, explique les sons, les conjugaisons et principales règles de grammaire (sans proposer une grammaire complète, mais assez pour comprendre les principes du patois fribourgeois).

Né en ville de Fribourg, je ne parle pas le patois, même s’il évoque un univers familier. Je me suis plongé avec d’autant plus de gourmandise dans les pages du dictionnaire, curieux d’y découvrir l’équivalent patois de tel ou tel mot français. Pour me limiter au domaine religieux, j’apprends que Dieu peut se dire Dyu, mais aussi Chi dè Hô-lé (c’est-à-dire “Celui de là-haut”, comme si une crainte révérencielle incitait à ne pas prononcer le nom de Dieu à la légère). Pour d’autres mots naît chez le lecteur le désir d’en savoir plus sur l’étymologie (ce qui dépasse, bien sûr, le cadre d’un tel dictionnaire): par exemple en découvrant que “église” se dit mohyi, un mot dont l’origine m’intrigue.

Pour le reste, je me laisse aller au plaisir des saveurs de cette langue du terroir: bedouma, personne sotte, stupide; chatyêre, tas de branches de sapin; pèchouêdre (ou püchyêdre, pèchyàdre), fantôme, revenant; rèbyo (féminin rêbya), âpre; mô l’apanâ (signifie “mal”), malhonnête, impoli; kanbinâ, cheminer, marcher; èvètyè, évêque; ètyiru (ou yêrdza), écureuil; èbutsiyi, ramasser des brindilles; djiga, violon; chèyare, faucheur — et quelques milliers d’autres…

Épisodes du protestantisme à Saint-Gall

La semaine dernière, dans la belle ville de Saint-Gall, en Suisse orientale, j’attendais l’heure d’une rendez-vous et, pour patienter, suis entré dans l’église protestante de Saint-Laurent. Au fond du hall d’accès à l’édifice, un livre était offert gracieusement aux visiteurs intéressés: l’histoire et la situation actuelle de la communauté réformée de Saint-Gall de 1859 à 2009. Impénitent amateur de livres, je n’ai pas résisté à l’invite et ai profité du voyage de retour pour lire ce volume.

En dehors de l’intérêt d’histoire locale, le livre offre des aperçus sur des débats qui ont traversé les Églises protestantes à l’époque contemporaine ou sur l’évolution de pratiques. Et rien de tel que des cas concrets ou des monographies pour saisir des débats et des transformations, par delà le cadre locale. J’en retiens deux exemples, qui m’ont frappé durant ma lecture de ces quelques dizaines de pages.

Tout d’abord, les débats entre croyants libéraux et tenants d’un christianisme qualifié de “positif” ou “orthodoxe”: le rationalisme des Lumières avait exercé une forte influence sur le protestantisme urbain de Saint-Gall. En 1849, les projets de la commission liturgique synodale sont critiqués en raison de l’invocation adressée exclusivement au Christ durant les prières festives (p. 21): ces prières sont dénoncées comme une tentatives “d’introduire de façon tendancieuse le dogme de la divinité du Christ” (sic). Rien d’étonnant si des mouvements piétistes ou de réveil ne pourront se retrouver dans un cadre religieux où s’expriment de telles vues. Tant bien que mal, croyants de différentes orientations continueront de coexister, parce que liberté sera laissée aux pasteurs et aux communautés d’utiliser ou non des textes tels que le Symbole des Apôtres. En ville de Saint-Gall, les fidèles peuvent se tourner vers des pasteurs “libéraux” ou “orthodoxes”: selon leurs préférences, ils savent quel prédicateur aller écouter.

Un fidèle protestant du XIXème siècle qui serait soudain revenu à Saint-Gall un siècle plus tard et serait entré dans l’église Saint-Laurent lors d’un culte aurait été surpris de voir hommes et femmes assis sur les mêmes bancs. En effet, en 1923, l’assemblée paroissiale décida que la séparation des sexes durant les services religieux serait abolie. Dans les paroisses rurales du canton, cependant, la pratique pour les femmes et pour les hommes d’occuper des sections séparées de l’église se maintint plus longtemps. (P.S.: Bien des paroisses catholiques ont connu cette tradition jusque dans les années 1960; certaines paroisses orthodoxes la conservent.)

Christoph Rohner et Peter Willi (dir.), C - 150 Jahre Evangelisch-reformierte  Kirchgemeinde St. Gallen C, Saint-Gall, VGS Verlagsgemeinschaft St. Gallen, 2009.

L’invention des cornets à glace et la diffusion du savoir moderne

“Les premiers cornets à glace ont été proposés à l’Exposition universelle de Saint-Louis en 1904.” Je le sais depuis aujourd’hui à 15h05. Ce n’est pas la seule chose que j’ai apprise ces derniers jours. J’ai découvert qu’une vedette de la chanson avait été renvoyée de dix-sept écoles successives (les cancres peuvent reprendre espoir!); que la paille à boire (chalumeau), sous sa forme actuelle succédant à l’antique tige de seigle, avait été inventée en 1888; que le poids d’un être humain serait multiplié par cinq millions entre sa conception et l’âge adulte.

À qui dois-je cette accumulation de connaissances? À mes trajets en bus en ville de Fribourg! Les Transports publics fribourgeois ont eu l’heureuse idée d’équiper récemment leurs véhicules d’écrans indiquant la destination et les prochains arrêts. À côté de ces écrans, un second écran diffuse des messages publicitaires, des informations fournies par le quotidien local et des flux thématiques. L’un de ces derniers offre des citations parfois bien trouvées — et un autre est intitulé “Savoir”. C’est lui qui est la source de ma liste éclectique.

Quel travail curieux cela doit être que de chercher les informations ensuite affichées pour l’instruction des passagers! Je m’amuse en déchiffrant ces messages: quand mon visage s’est éclairé en découvrant la phrase qui donne aujourd’hui prétexte à ce billet, la jeune femme assise en face moi a manifestement cru que ce large sourire lui était destiné…

Mais la découverte de ce qui est aujourd’hui baptisé “savoir” me plonge aussi dans de profondes réflexions. Ce serait donc cela, le savoir? Le savoir a toujours représenté pour moi un bien précieux, qui se gagne par l’étude et par la recherche: “connaissance acquise par l’étude, par l’expérience”, nous dit Littré. L’écran du bus me renvoie une autre définition du savoir: le savoir s’y transforme en une accumulation d’informations anecdotiques, face auxquelles nous réagissons en nous disant: “Tiens, je ne ne le savais pas!” Le savoir devient une panoplie de réponses à connaître pour participants à des jeux télévisés.

Après Benoît XVI: la version d’une voyante apocalyptique

Elle se fait appeler “Marie de la Miséricorde Divine” (Maria Divine Mercy). Née en Irlande, mère de quatre enfants, elle affirme recevoir depuis novembre 2010 des messages d’en haut pour avertir le monde: elle aurait été choisie comme “prophétesse du temps de la fin” et serait — lui aurait révélé la Vierge Marie — le Septième Ange qui annonce au monde le contenu des Sceaux dans le livre de l’Apocalypse. Le “Sceau du Dieu Vivant”, reproduit sur la couverture de ses livres et diffusé sur Internet, devrait protéger les croyants des atteintes de l’Antichrist. Mais elle attend le proche établissement, après le temps des épreuves, d’un paradis terrestre de 1000 ans.

Marie de la Miséricorde Divine affichait un grand respect pour Benoît XVI, mais déclarait que ses jours étaient comptés et qu’une secte malfaisante, infiltrée depuis des siècles dans l’Église catholique romaine (et ayant notamment introduit la communion dans la main), complotait contre lui afin de le remplacer par un faux prophète et un “dictateur de mensonges”. Ce faux prophète travaillera la main dans la main avec l’Antichrist et sera soutenu par “Babylone, qui est l’Union européenne”. Bien entendu, Marie de la Miséricorde Divine sera dénoncée par les faux prophètes.

Benoît XVI risque d’être “exilé de Rome”, annonçait un message du 20 mars 2012, car il “est haï dans de nombreux secteurs du Vatican”. Un grand schisme surviendra: “le faux pape attend de se révéler au monde. […] Les Clefs de Rome seront retournées à mon Père, Dieu le Très Haut, qui gouvernera depuis les cieux.”  (The Book of Truth, vol. 2, 2012, p. 147)

Dans un tel scénario, selon lequel nous nous trouvons déjà dans l’ère de la Grande Tribulation, il n’est pas difficile d’imaginer l’impact de la renonciation de Benoît XVI et la confirmation que cet événement semble apporter aux attentes apocalyptiques. Le 17 février 2013, un message de Jésus déclare que le schisme dans l’Église catholique est maintenant imminent: “Le départ de Mon Saint Vicaire bien aimé, Benoît XVI, marque le commencement de la fin. […] L’élite maçonnique a pris le contrôle de Mon Église […]. Les Clefs de Rome sont maintenant dans Mes Mains, M’ayant été remises par Mon Père. […] Le faux prophète s’emparera maintenant du Siège de Rome et ma Parole, ainsi qu’il en alla durant Mon Temps sur terre, sera traitée comme hérésie. […] Bientôt vous ne reconnaîtrez plus Mon Église […].”

On remarque au passage comment ces messages justifient par avance la voyante face aux condamnations dont ses propos feront tôt ou tard l’objet. Plus immédiatement, ces messages nous offrent quelques échantillons de spéculations et croyances qui ne manqueront pas de fleurir dans le sillage de la renonciation de Benoît XVI.

Quand des chrétiens s’approprient des espaces séculiers: de l’Armée du Salut aux nouvelles églises charismatiques

J’aime les églises anciennes, leurs vieilles pierres, la patine des siècles, leur atmosphère recueillie. Pourtant, aujourd’hui, de dynamiques communautés chrétiennes expriment leur foi dans des espaces d’où semble absent tout ce qui a, durant des siècles, connoté le sacré. Ces groupes charismatiques reconvertissent des salles de cinéma ou louent des salles polyvalentes pour leur culte dominical. Et ils y rassemblent parfois des foules, avec un accompagnement musical rythmé qui, lui aussi, renvoie à des modèles profanes.

Cela est moins nouveau qu’il n’y paraît. Je viens de terminer la lecture de la passionnante étude historique de Pamela J. Walker sur les premières décennies d’activité de l’Armée du Salut dans l’Angleterre victorienne (Pulling the Devil’s Kingdom Down: The Salvation Army in Victorian Britain, Berkeley-Londres, University of California Press, 2001). À ses débuts, l’Armée du Salut n’avait pas encore développé le service social qui lui vaut aujourd’hui un respect quasi unanime: le but premier était la conversion des âmes perdues.

L’activité salutiste entraîna durant le dernier tiers du XIXe siècle de vives réactions. Pas seulement parce que des femmes prêchaient dans la rue, ce qui choquait la mentalité de l’époque, ou parce que l’organisation rigidement hiérarchique et la métaphore militaire irritaient une partie de l’opinion. Mais aussi parce que les salutistes n’hésitaient pas à choquer pour capter l’attention et s’appropriaient des registres séculiers. Par exemple, ils utilisaient des mélodies populaires, profanes (par exemple un célèbre air de music-hall, Champagne Charlie), pour y plaquer un contenu religieux. Ou encore, ils annonçaient leurs réunions comme des spectacles, dans des lieux jusqu’alors destinés au divertissement, en présentant les orateurs comme s’il s’agissait de curiosités de cirque. Bien entendu, l’objectif était de réussir à attirer des auditeurs qui n’auraient pas franchi la porte d’une chapelle, en espérant les convertir.

La comparaison entre l’Armée du Salut et les nouvelles communautés charismatiques s’appropriant des espaces et modes séculiers ne doit sans doute pas être poussée trop loin: cependant, à plus d’un siècle de distance, les deux démarches révèlent la volonté de proclamer le message chrétien également dans des environnements et registres qui ne suggèrent pas spontanément des dimensions religieuses, en faisant éclater les frontières que nous plaçons coutumièrement.

Et vous voudriez me faire croire que Windows se soucie de moi?

“Allo? Allo?…” Au bout de la ligne, la rumeur signale que ma correspondante travaille dans une centrale d’appels. Elle réagit enfin: “My name is Anna Forster. I am calling from Windows Technical Department.” L’accent est étranger, sans que je parvienne à déterminer, à partir de ces quelques mots, s’il est latino-américain ou asiatique. “It is about your Windows computer.” Ma réponse fuse: “We do not have any Windows computer here! Bye, have a nice day!” Et je raccroche.

C’est vrai: je suis sur Mac. Un instant, j’ai eu la tentation de laisser aller la conversation, pour découvrir l’escroquerie du jour: sans doute ma correspondante aurait-elle prétendu que j’avais besoin d’urgence d’un patch de sécurité (payant, bien entendu), ou quelque arnaque du même genre…

Même si j’évoluais dans un environnement Windows, je n’aurais pas cru une seule seconde à l’authenticité de cet appel. Chacun d’entre nous, s’il a une fois essayé d’appeler le service technique d’une grande entreprise de ce genre, sait à quel parcours du combattant il doit se préparer, avec d’incertains résultats. Et l’on voudrait me faire croire que, soudain, Windows se soucierait de ses acheteurs au point de les appeler personnellement pour leur faire part d’un problème? La seule évocation d’un événement aussi improbable suffit à provoquer l’hilarité de tout client lucide. Et en dit long sur notre solitude de petit utilisateur anonyme face à ces géants commerciaux, dont les produits sont pourtant devenus les indispensables compagnons de notre vie quotidienne.

Pourquoi le Carême, le jeûne et l’ascèse?

Aujourd’hui, à l’occasion du Mercredi des Cendres, qui marque le début des quarante jours de Carême dans la tradition liturgique chrétienne occidentale, la chaîne de télévision locale m’a posé quelques questions sur le jeûne et l’ascèse dans les traditions religieuses. Des règles de privation ou de limitation de nourriture ainsi que d’autres pratiques ascétiques se retrouvent dans nombre de religions.

Étymologiquement, le mot “ascèse” vient d’un verbe grec qui décrit l’exercice, l’entraînement du soldat ou de l’athlète. Les métaphores sportives ne sont pas absentes du vocabulaire spirituel, comme on le voit dans les épîtres de l’apôtre Paul. Les pratiques ascétiques entendent brider le corps. Car la jouissance sans borne des plaisirs de la vie, pensent les croyants, risque de déboucher sur l’oubli de l’essentiel. À travers les limitations imposées au corps, il s’agit de l’alléger le corps pour le rendre plus réceptif aux choses spirituelles et de lutter contre les passions pour réorienter la vie vers l’essentiel. Mais le jeûne lui-même ne représente pas simplement une abstention de nourriture ou de certains aliments: il concerne tous les sens. L’ascèse est retournement vers l’intérieur, en échappant aux distractions: raison pour laquelle des croyants préfèrent éviter de voyager durant cette période ou renoncent à écouter la radio et à regarder la télévision. Plus récemment, certaines personnes évitent si possible d’utiliser Internet et, surtout, les réseaux sociaux pendant le Carême.

L’ascèse est supposée représenter un effort constant. Dans la pratique, nombre de personnes qui se décrivent comme croyantes n’y accordent guère d’importance. En outre, il est difficile de maintenir en permanence le même degré de tension. Des périodes particulières, comme le Carême dans les traditions catholique et orthodoxe ou le Ramadan dans la tradition islamique, viennent inviter à un temps d’efforts renouvelés et rappeler la nécessité de contrôler le corps pour progresser dans la vie spirituelle. Les maîtres spirituels de toutes les religions rappellent que l’observance formelle de certaines pratiques, par exemple l’abstention d’aliments à certains moments, ne suffit pas à elle seule: l’attention à la prière et à la vie spirituelle, mais aussi le souci du prochain et l’humilité, doivent les accompagner.

Certaines formes d’ascèse déconcertent ou choquent, et pas seulement des sceptiques ou agnostiques, même si beaucoup de croyants tendront à replacer de telles formes dans des contextes historiques ou à les interpréter comme des vocations à des formes particulières de démarche spirituelle. Il est vrai que l’ascèse peut aussi conduire à des excès: cette prise de conscience joua par exemple un rôle dans l’histoire personnelle du Bouddha, telle que la relate cette tradition spirituelle. De même, l’idée que des “mérites” personnels, acquis entre autres par des efforts ascétiques, permettrait d’atteindre le salut, a été rejetée par le protestantisme et a conduit à l’abandon de pratiques structurées comme le Carême, même si l’on assiste aujourd’hui à des redécouvertes de la place de celui-ci dans des milieux protestants.

Des règles alimentaires précises continuent d’accompagner le Carême dans l’Église orthodoxe; en milieu catholique, ces exigences ont connu un très fort relâchement, que certains regrettent aujourd’hui. Des pratiques survivent parmi les croyants engagés, par exemple les “soupes de Carême” dans des paroisses chaque vendredi de cette période. À toute époque, des chrétiens ont choisi aussi de marquer la période du Carême par des renoncements particuliers, choisis individuellement: en Occident, ces choix individuels ou de petits groupes sont de plus en plus la marque de pratiques liées au Carême, plus qu’une observance collective de renoncements identiques. Et nous voyons se développer aussi des pratiques d’ascétisme (généralement passager) détachées de contextes religieux spécifiques, par exemple des “stages de jeûne”, derrière lesquels se manifestent aussi des aspirations spirituelles, mais en dehors de l’encadrement de traditions religieuses. Sans parler de renoncements alimentaires pour des raisons de santé ou d’amaigrissement, qui exigent parfois des régimes rigoureux, “ascétiques”, mais dont l’aspiration ultime est le mieux-être, et non l’allègement du poids du corps pour une pratique spirituelle.