L’érosion de l’identité et des coutumes des Falashas d’Ethiopie en Israël

Dans les années 1980 et 1990, quelques dizaines de milliers de Falashas (ou Falachas), ces juifs noirs d’Éthiopie, ont été transportés vers Israël, notamment lors de la fameuse Opération Moïse, arrivant dans une société bien différente de la leur et de leurs traditions spécifiques. Il y aurait aujourd’hui quelque 120.000 Israéliens d’origine éthiopienne: principalement des Falashas, mais aussi plusieurs milliers de Falash Mura, non juifs affirmant descendre de groupes de Beta Israel (“maison d’Israël”) et acceptés après conversion.Les Falashas, en revanche, avaient été reconnus comme juifs et donc non soumis à la conversion.

Les Falashas avaient un clergé, porteur d’un turban blanc et maintenant des coutumes uniques par rapport aux autres branches du judaïsme. Au total, 58 kessim (“anciens” falashas) seraient venus en israël, indique Daniel Estrin (Associated Press) dans un article récent (18 janvier 2012). Mais le Rabbinat les considérait avec suspicion: les kessim suivaient certes la Torah, mais la “loi orale” juive et les traditions rabbiniques leur étaient en effet complètement étrangères; le rabbinat insistait donc pour qu’ils ne puissent officier en tant que rabbins, par exemple pour des mariages, qu’après avoir passé un examen démontrant une connaissance de la loi orale. Finalement, en 1992, après des protestations de centaines de juifs éthiopiens durant deux semaines devant les bureaux du Premier Ministre, un accord fut atteint: les kessim qui suivraient un programme de formation durant un an, seraient autorisés à célébrer des cérémonies de mariages ainsi que des divorces avec effet légal; ils recevraient aussi un salaire et seraient intégrés dans les conseils religieux des zones à forte population d’origine éthiopienne.

Les clercs éthiopiens vieillissant, ils ont commencé à ordonner des personnes plus jeunes. Ce qui n’a pas du tout plu au Rabbinat. A nouveau des manifestations et protestations: le mois dernier, rapporte Estrin, le ministère des Affaires religieuses a décidé d’appliquer une décision gouvernementale de 2010 et de reconnaître 13 kessim, qui recevront un salaire de l’État. En revanche, les rabbins l’ont clairement annoncé: ce seront les derniers à jouir de ce statut. Cela ne va sans doute pas empêcher de nouvelles générations de kessim d’essayer de maintenir la flamme tant bien que mal.

Parmi les juifs d’origine éthiopienne, certains ont complètement fait le pas et ont adhéré au judaïsme conservateur, dont des représentants avaient soutenu les revendications des Falashas (huit juifs éthiopiens avaient été ordonnés comme rabbins juifs conservateurs en 2001) – ou au judaïsme orthodoxe. Interrogé par Estrin, un rabbin juif orthodoxe d’origine éthiopienne dit son respect pour les kessim, mais estime qu’ils ont fait leur temps: “Après 2500 ans d’isolement d’avec le peuple d’Israël, nous sommes revenus. Nous devons maintenant trouver un moyen d’être un seul peuple.” Ceux qui veulent poursuivre la tradition du judaïsme éthiopien, ajoute-t-il, doivent recevoir une formation rabbinique. Ce qui ne va probablement pas empêcher de nouvelles ordinations: les kessim non reconnus, explique Estrin, célèbrent des noces selon leurs coutumes après les mariages “légaux” devant des rabbins orthodoxes.

C’est ainsi que, arrivés en “terre promise”, les Falashas voient leurs traditions séculaires s’éteindre lentement, ou se transformer en profondeur — ce qui pourrait déboucher, à la longue, sur un judaïsme “standardisé” (ou plus de réelle pratique religieuse, pour bien des jeunes), avec le maintien d’un échantillon de traditions qui, dans quelques générations, ne relèveront peut-être plus que d’une nostalgie folklorique.

“Le livre est mobile”: un libraire itinérant

La lecture du numéro de décembre 2011 du magazine de l’Association transports et environnement (ATE) m’a réservé une plaisante découverte: une page consacrée à Urs Heinz Aerni, qui renoue d’une certaine façon avec une vieille tradition en venant présenter des livres à domicile – avec sa valise, et en utilisant les transports publics! Bon, ce n’est pas exactement un colporteur à l’ancienne, allant frapper aux portes pour proposer des publications. Il n’apparaîtra chez vous, dans une bibliothèque ou lors d’une réunion d’association que sur invitation, pour rencontrer un groupe et animer une soirée littéraire, un peu à la façon de Tupperware parties, selon la comparaison qu’il utilise lui-même. Il vient présenter des livres et inviter à les découvrir. Et sa Störbuchhandlung peut fournir en vente par correspondance les livres désirés.

Je précise tout de suite qu’il exerce son activité en Suisse alémanique et qu’il s’agit donc de livres en allemand. À l’occasion du portrait que lui consacre Regula Tanner dans ATE Magazine, il raconte comment cela a commencé:

“L’idée de faire voyager le livre m’est venue il y a cinq ans. J’ai dû alors fermer la petite librairie que je tenais avec une collègue à Bâle. Je me suis demandé: pourquoi les livres devraient-ils attendre les gens sur des rayons? On pourrait les empaqueter et aller avec eux chez les gens, comme autrefois le boucher ou le menuisier. Depuis, je sillonne le pays avec une valise pleine de lecture […].”

Aerni n’est pas simplement lecteur et libraire: mais aussi journaliste, auteur, conseiller en communication et organisateur d’”événements”. Autant dire qu’il a quelques cordes à son arc et que son activité de “libraire à domicile” n’est pas sa principale source de revenus. Mais cette sympathique initiative méritait d’être signalée aux amoureux des livres.

Chine: le réveil bouddhiste

Passionnant numéro de Social Compass, revue de sociologie de la religion, sur “Les implications sociales du renouveau bouddhique en Chine”. Emporté par la tourmente de la révolution culturelle, il a entamé une renaissance depuis les années 1980 et est devenu, en nombre, la première religion de la Chine, avec au moins 100 millions de pratiquants, soulignent Ji Zhe et Vincent Goossaert, qui ont assuré la coordination de ce numéro.

Mais les auteurs des quatre articles rassemblés ici vont au delà des chiffres. Comme le souligne Sun Yanfei, il existe plusieurs types de bouddhisme en Chine, à commencer par les temples enregistrés par les services gouvernementaux et coopérant avec ceux-ci, qui bénéficient également d’une manne financière résultant de la prospérité économique croissante du pays. À côté, il y a les groupes ne bénéficiant pas d’une pleine reconnaissance légale et provenant souvent de pays de tradition bouddhiste: le contexte actuel leur permet de se diffuser et, dans certains cas, leur apport financier (restauration d’un temple, création d’un centre) leur vaut les faveurs d’administrations locales qui y trouvent aussi leur intérêt. Sun Yanfei met bien en lumière le rôle que l’establishment des temples reconnus joue ici: ils peuvent favoriser la propagation de ces enseignements ou, au contraire, s’y opposer. Le troisième type défini par Sun Yanfei est celui de formes religieuses se référant au bouddhisme ou incluant des éléments d’origine bouddhiste, mais auxquels s’opposent tant l’État que les institutions bouddhistes: il s’agit tant de sectes syncrétiques que d’expression de religion populaire. Falun Gong est un exemple de ces nouveaux mouvements auxquels s’opposent les acteurs tant étatiques que religieux – parce que ces groupes s’approprient des symboles bouddhistes, mais aussi se considèrent comme supérieurs au bouddhisme traditionnel et convertissent des bouddhistes. Des temples liés à la religion populaire adoptent pour leur part une stratégie de “bouddhification”, parfois superficielle, mais qui leur permet d’obtenir un enregistrement légal. (Cela rappelle, dans un autre contexte, la “shintoïsation” de nouvelles religions au Japon avant 1945.)

Les autres articles s’intéressent aux tentatives de laïcs bouddhistes à Beijing pour transformer à nouveau en espaces religieux des temples devenus musées ainsi qu’à de nouvelles pratiques lancées par certains temples, comme des camps d’été, destinés à familiariser avec le bouddhisme des jeunes urbanisés et à leur offrir la possibilité de s’y convertir.

Enfin, une contribution d’Alison Denton Jones nous révèle le succès que rencontre le bouddhisme tibétain auprès de Chinois d’ethnie han. Le phénomène n’est pas nouveau, il existait déjà avant la période communiste, avait été complètement interrompu par la “révolution culturelle”, mais semble aujourd’hui avoir pris une ampleur qu’il n’avait jamais connu durant la période républicaine – paradoxalement, puisque, pour des raisons politiques, les autorités chinoises sont un peu méfiantes face au bouddhisme tibétain. Les raisons de diffusion de cette forme du bouddhisme sont multiples: il est auréolé du  prestige d’une tradition authentique et ininterrompue, mais il apparaît aussi à ses adeptes comme un enseignement plus systématique, rationnel et logique que ceux des autres écoles présentes en Chine. Des lamas tibétains agissent en outre comme de véritables “entrepreneurs spirituels”. Et puis, non sans similitude avec l’image du bouddhisme tibétain en Occident, il y a la fascination pour un “exotisme tibétain”, un parfum de magie et de mystère, associé à l’idée de pratiques puissantes et efficaces: malgré les différences de contexte, en Occident et en Chine, l’intérêt pour le bouddhisme tibétain pourrait bien être lié aux conditions partagées de la modernité, suggère l’auteur en conclusion.

“Les implications sociales du renouveau bouddhique en Chine”, Social Compass, vol. 58, n° 4, déc. 2011. Social Compass est une revue publiée par Sage Publications en collaboration avec la Société internationale de sociologie des religions.

Fenêtres insolites sur la Corée du Nord en ligne

Les funérailles de Kim Jong Il ont été célébrées aujourd’hui. Quand j’ai appris son décès, il y a quelques jours, je me suis souvenu que j’avais reçu pendant des années, il y a longtemps déjà, les Nouvelles de Pyongyang et autres publications chantant la gloire de Kim Il Sung. Aujourd’hui, Internet est un nouveau moyen pour communiquer: quels sont donc les sites Internet qui existent dans un pays aussi fermé — et dans lequel la plupart des habitants n’ont pas la possibilité d’accéder à Internet?

L’extension de la Corée du Nord est .KP (celle de la Corée du Sud est .KR). Mais ce n’est que depuis le début de l’année, ai-je appris, après une première fugitive apparition en 2007, qu’on peut accéder à des sites avec une syntaxe de ce type: auparavant, il fallait passer par les adresses IP des sites officiels nord-coréens (une suite de chiffres). Timidement, l’Internet nord-coréen se met ainsi en place, même si je ne pense pas que le moment est proche où un particulier pourra enregistrer son nom de domaine, sauf possible changement de régime. Dommage: je crois que je n’aurais pas résisté à l’envie d’en acquérir un!

Il existe des sites d’information officiels multilingues, comme Naenara (aussi en français), celui de la Korean Central News Agency, ou encore celui du Comité pour les relations culturelles avec les pays étrangers. On trouve une liste des sites nord-coréens sur le site North Korea Tech, une utile ressource en anglais dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. A côté de sites hébergés en Corée du Nord et utilisant l’extension nord-coréenne .KPP, North Korea Tech en signale aussi qui sont hébergés à l’étranger et utilisent des adresses .COM, notamment des sites supposés communiquer une image “objective” de la Corée du Nord. Et aussi Koryo Tours, installé en Chine, pour les amateurs de tourisme en Corée du Nord (“the last frontier”, nous promet-on), ou le site du Festival international du film de Pyongyang, dont la prochaine édition se déroulera en septembre 2012, plus précisément en l’an 101 de l’ère du Djoutché,

Parmi ces sites, surprise: l’un, en extension .ORG, est hébergé en Suisse! C’est celui d’une business school à Pyongyang! Celle-ci a été inaugurée en 2004; l’étonnement initial diminue quand le visiteur du site découvre que cette initiative est en fait soutenue par le Direction du développement et de la coopération (DDC) de la Confédération helvétique, avec comme cheville ouvrière un Suisse qui représente à Pyongyang des entreprises et investisseurs étrangers.

Le plus extraordinaire est sans doute North Korea Books, qui opère à partir de Winnipeg, au Canada. Ce site propose à la vente des centaines de livres nord-coréens en anglais. Et aussi des DVD: pas seulement des documentaires, mais aussi des films de fiction, dont certains sous-titrés en anglais. Malheureusement, le film d’aventures en deux parties intitulé Le commissaire politique de la brigade n’est pas disponible en version sous-titrée, pas plus que les opéras révolutionnaires,sinon je les aurais certainement commandés pour de longues soirées d’hiver…

Quand l’habillement est un témoignage de la foi: découvrez Quaker Jane!

Il y a les musulmanes qui portent le foulard ou adoptent le niqab (voile intégral), bien sûr. Il y a aussi les Amish et leur réticence — plus ou moins forte selon les groupes — face à l’innovation, y compris vestimentaire. Il y a aussi des groupes religieux chrétiens dans lesquels les femmes doivent porter une jupe longue, ou se couvrir la tête durant le culte. Et il y a des démarches plus radicales — quant aux apparences — comme celle de Quaker Jane, que j’ai découverte par hasard, en cherchant des sites quakers conservateurs.

Jusque dans le courant du 19e siècle, comme les fidèles d’autres communautés chrétiennes, beaucoup de quakers portaient le plain dress, c’est-à-dire un type d’habillement sobre et modeste, tant pour les hommes que pour les femmes. Pour ces dernières, bien sûr, cela incluait des robes tombant jusqu’aux chevilles et un bonnet pour couvrir la tête. On peut trouver des photographies de modèles de plain dress sur des sites qui les vendent — si vous êtes tenté vous-même d’en acheter un… Il paraît que trouver tous les accessoires désirés, si l’on vit “dans le monde”, peut relever parfois d’un parcours du combattant!

“Quaker Jane” vit à Denver (Colorado). Elle se prénomme Isabel (“Ibbie” pour les amis) et a adopté un plain dress sans concession, jusqu’aux chaussures. Elle explique sur son site comme elle en est arrivée à cette décision. Née méthodiste, de formation artistique, épouse d’un homme passionné par les nouvelles technologies, elle a cherché son chemin spirituel et est passée par une phase féministe, avant de trouver sa voie dans le quakerisme et le plain dress, qu’elle porte maintenant en permanence, et dont elle a fait l’expérience de différents modèles.

Pour elle, ce n’est pas un lubie, mais un témoignage de sa foi devant le monde. C’est aussi un moyen de demeurer fidèle à ses engagements, puisque l’habillement devient un rappel permanent et expose aux yeux de tous la croyante pour ce qu’elle prétend être. C’est en outre un apprentissage d’humilité, un choix de simplicité, une attitude éthique et une obéissance aux injonctions bibliques de ne pas se conformer aux voies du monde. Avec ses modalités propres, le choix de “Quaker Jane” rejoint ainsi celui de femmes dans différentes traditions religieuses, aussi bien chrétiennes que non chrétiennes. Le vêtement est aussi un signe et un message.

Mots de passe: quelques enseignements de l’affaire Stratfor

Service privé d’analyse stratégique américain, Stratfor a été victime en ce mois de décembre 2011 d’un hacking aussi massif qu’embarrassant pour une firme travaillant dans le domaine de la sécurité (à moins qu’il ne s’agisse d’une intervention malveillante au sein de l’entreprise, comme le suggèrent certains). Les hackers ont eu accès aux données de milliers de clients, y compris leurs cartes de crédit et leurs mots de passe. Des cartes de crédit ont été utilisées pour faire des dons à des organismes humanitaires (auxquels cela va en réalité coûter de l’argent, en raison des nombreuses oppositions de paiement). Les adresses électroniques et mots de passe de clients sont publiés en ligne. Il faut savoir que Stratfor ne s’adresse pas seulement à des entreprises: tout particulier qui le désire peut s’abonner à des services de Stratfor, avec des niveaux et coûts d’abonnement différents selon les produits désirés.

Il ne faut que quelques minutes pour trouver en ligne les listes rendues publiques. J’ai eu la curiosité de les parcourir, pas seulement pour voir lesquelles de mes connaissances figurent sur ces listes. Je me suis intéressé au choix des mots de passe.

Certaines personnes optent apparemment pour un mot de passe qui sera le même pour toutes les listes ou sites qui en demandent un. Par exemple ces utilisateurs qui associent un prénom et une date (pas nécessairement le leur, mais celui de leur épouse), ou le nom d’un philosophe célèbre, comme l’a fait un abonné que j’ai reconnu grâce à son adresse électronique. Certains de ces mots de passe peuvent être relativement solides: mais c’est une grosse erreur que de choisir le même pour de nombreux sites. En effet, si ce mot de passe est compromis, comme c’est le cas ici, il faut le changer pour tous les services et sites que l’on utilise.

Le plus étonnant est le nombre de personnes qui choisissent comme mot de passe tout simplement… le nom du site! Des centaines de clients de Stratfor ont adopté “strafor” comme mot de passe. Probablement font-ils de même sur chaque site qui demande un mot de passe. Un certain nombre ont cru malin d’ajouter le chiffre “1”: “stratfor1”. Si j’étais hacker, je retiendrais la leçon: la première chose à entreprendre pour percer les mots de passe de clients d’un site est d’essayer le nom de ce site, le cas échéant complété d’un chiffre, comme mot de passe. Sur une liste de clients, cela produira à coup sûr une belle moisson!

Bonne occasion de rappeler quelques principes en la matière. Tout d’abord, utilisez des mots de passe qui ne sont pas des mots du dictionnaire et qui combinent des chiffres et des lettres (il est possible de créer des combinaisons aisément mémorisables pour des mots de passe d’usage courant). Ensuite, n’utilisez pas le même mot de passe pour chaque site ou service, mais des mots de passe différents pour chacun. Enfin, conservez la liste de vos mots de passe dans un fichier crypté ou un logiciel de gestion des mots de passe lui-même protégé par mot de passe (en faisant de temps en temps un copie sur papier conservée en lieu sûr, sous clef ou de préférence dans un coffre). Si une mésaventure survient, les dégâts resteront ainsi circonscrits.

Corée: l’influence des modèles étrangers de bouddhisme

Depuis la fin des années 1980, des auteurs bouddhistes occidentaux ou installés en Occident rencontrent un grand succès chez les bouddhistes coréens, nous révèle un article de Ryan Bongseok Joo dans un récent numéro du Journal of the American Academy of Religion. Cela s’inscrit dans le contexte d’une “croissance exponentielle du marché des publications bouddhistes depuis les années 1980”, ce qui a aussi favorisé la recherche de nouveaux sujets. Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de publications bouddhistes: dans les années 1980, des livres tels que ceux de Jiddu Krishnamurti (1895-1986) et d’Osho Rajneesh (1931-1990) ont commencé à être traduits en coréen et ont trouvé de nombreux lecteurs

En 1998, explique Ryan Bongseok Joo, la chaîne de télévision nationale coréenne KBS diffusa un documentaire d’une heure sur la vie d’un moine bouddhiste d’origine américaine, Hyon’gak (Paul Myunzen). Ce documentaire captiva de nombreux téléspectateurs. Deux livres du moine, publiées l’année suivante, devinrent des bestsellers.  Des éditeurs en conclurent que des livres bouddhistes provenant de l’Occident pourraient rencontrer un écho semblable à ceux d’Osho et de Krishnamurti. Pas moins de 35 livres du maître vietnamien Thich Nhat Hanh (qui réside en France) et 23 livres du Dalai Lama furent ainsi traduits et publiés en coréen. L’un des livres de Thich Nhat Hanh se vendit à 1,2 million d’exemplaires: la visite du maître en Corée fut un événement largement couvert par les médias. Quant à la publication des livres du Dalai Lama (ainsi que de plusieurs biographies de celui-ci), elle a modifié la perception — autrefois négative — du bouddhisme tibétain en Corée.

Des éditions coréennes d’ouvrages sur la méditation vipassana rédigés par des auteurs bouddhistes américains sont aussi apparus dans les librairies, “reflétant l’intérêt croissant du public pour la méditation”. L’une des conséquences en a été que les maîtres bouddhistes coréens ont tenté de présenter leurs propres techniques de méditation sous une forme plus accessible à un large public. En lien avec ces influences occidentales, on observe également depuis quelques années en Corée le développement de pratiques de psyhothérapie bouddhiste.

Dans une certaine mesure, conclut Ryan Bongseok Joo, tout cela contribue à transformer la tradition bouddhiste existante. Elle transmet aussi “la vision d’un bouddhisme moderne et de son supposé prestige en Occident”, contribuant à revaloriser le bouddhisme face aux missions chrétiennes évangéliques. Notons que ce n’est pas la première fois que l’on observe de tels phénomènes: l’impact de l’action du théosophe Henry Steel Olcott (1832-1907) à Ceylan au XIXe siècle en reste l’un des plus célèbres exemples.

Ryan Bongseok Joo, ”Countercurrents from the West: ‘Blue-Eyed’ Zen Masters, Vipassana Meditation, and Buddhist Psychotherapy in Contemporary Korea (Journal of the American Academy of Religion, 79/3, sept. 2011, pp. 614-638. - Avec plus de 10.000 membres, l’American Academy of Religion (AAR) est sans doute la plus importante association professionnelle de spécialistes des religions dans le monde.

A propos de l’identité alévie en Turquie

L’identité alévie s’est affirmée dans la diaspora de cette communauté en Europe, mais ce développement est parallèle (et renforce) un processus semblable en Turquie. Comme on le sait, le système kémaliste et son laïcisme avaient placé sous contrôle l’islam sunnite, en le soumettant à la Direction des affaires religieuses (Diyanet), mais donnant en même temps à celui-ci un statut officiel au service de l’identité nationale. Comme le rappellent Bayram Ali Soner (Université d’Izmir) et Şule Toktaş (Université Kadir Has, Istanbul) dans un article de Turkish Studies, les alévis en avaient pris leur parti et s’étaient montrés fervents soutiens de l’État républicain, car celui-ci empêchait en même temps le sunnisme d’occuper l’espace public.

Avec la montée d’approches politiques identitaires dans les années 1980, les alévis ont demandé la reconnaissance de leur caractère distinct. Et c’est le gouvernement issu de l’AKP (Parti de la justice et du développement), avec ses racines islamiques, qui a ouvert finalement un processus de dialogue avec les alévis, après des hésitations initiales, de façon formelle depuis 2008. Cela met une fois de plus en évidence la contribution de l’AKP pour trouver des solutions à des blocages issus de la sclérose qu’avait connue le système turc, mais c’est aussi la conséquence d’une “reconnaissance graduelle de facto de l’identité alévie” (avec les pressions européennes dans ce sens) et de l’influence des intellectuels islamistes et post-islamistes, qui ont poussé à intégrer la question alévie dans un processus plus large d’émancipation de la religion par rapport au contrôle de l’État (dont nous allons certainement encore voir plusieurs conséquences dans les années prochaines).

Cela se produit alors que les alévis — tous d’accord pour affirmer leur caractère distinct par rapport au sunnisme — balancent entre différentes approches quant à leur position par rapport à l’islam. D’une part, expliquent les auteurs, les alévis “traditionalistes religieux” considèrent que l’alévisme représente rien moins que “la version originelle de l’islam”; ces alévis se montrent favorables au gouvernement et sont dirigés par la Fondation Cem, qui aspire à voir l’alévisme intégré dans des structures institutionnelles réformées de gestion de la religion en Turquie. D’autre part, les alévis “modernistes séculiers”, regroupés au sein de la Fédération alévie-bektachie, voient dans l’alévisme une religion syncrétique non musulmane (bien qu’ayant intégré des éléments de l’islam); ils tendent aujourd’hui à un libéralisme séculier, avec complète séparation entre toutes les religions et l’État. Ces clivages se retrouvent dans la diaspora alévie et ses quêtes identitaires.

Bayram Ali Soner et Şule Toktaş, “Alevis and Alevism in the Changing Context of Turkish Politics: The Justice and Development Party’s Alevi Opening”, Turkish Studies, 12/3, sept. 2011, pp. 419-434. - Je profite de ce billet pour signaler aussi un intéressant recueil d’articles sur les alévis en Allemagne: Friedmann Eissler (dir.), Aleviten in Deutschland. Grundlagen, Veränderungsprozesse, Perspektiven, Berlin, Evangelische Zentralstelle für Weltanschauungsfragen, 2010, 180 p. (EZW-Texte, N° 211).

Un “siècle chinois”?

“The Chinese Century”: tel est le titre de l’article de Gregory Bracken, qui enseigne à Delft, dans le dernier numéro (N° 58, automne-hiver 2011) de la toujours instructive lettre d’information de l’International Institute for Asian Studies, dont le siège se trouve à Leyde.

L’article souligne l’émergence de la Chine comme puissance mondiale. Si les conclusions qu’en tire l’auteur (menace ou non pour l’Occident?) relèvent nécessairement de l’appréciation personnelle, même bien informée, plusieurs observations sur les développements survenus en Chine méritent d’être retenues. À commencer par le fait d’une croissance économique phénoménale: l’économie a doublé à trois reprises ces trente dernières années, à partir des réformes économiques introduites par Deng Xiaoping en 1978, mais sans réforme politique.

Cela, tout le monde le sait. En revanche, tout en sachant que les campagnards chinois émigrent vers les centres urbains, je n’avais pas conscience que la Chine a connu “la plus importante migration de masse de l’histoire de l’humanité” au cours des dernières décennies: le nombre de migrants internes était estimé à 53,5 millions en 2005, à plus de 140 millions en 2004, pour atteindre 211 millions en 2009 selon certaines estimations! 40 millions de paysans chinois ont été déplacés pour permettre l’établissement de nouvelles infrastructures (barrages, routes, aéroports, usines); 2 millions de plus le seraient chaque année. Des chiffres qui donnent le vertige, quand on imagine ce que tout cela signifie en matière d’aménagement. Les inégalités entre ville et campagne et entre les différentes régions restent l’un des grands défis pour le gouvernement chinois dans les années à venir. Toutes ces transformations pourraient aussi entraîner des conséquences politiques qu’il est encore difficile de cerner.

Une autre observation m’a paru intéressante: comment se fait-il qu’un régime autoritaire puisse ainsi garder le contrôle malgré des évolutions aussi rapides et un tel développement économique? Le bref panorama dressé par Bracken fournit peut-être un clef d’interprétation: système de parti unique, certes, mais fonctionnant comme une méritocratie, dans laquelle le talent, le travail dur et les efforts peuvent recevoir leur récompense.

La Turquie et ses modèles successifs face au monde arabe

Le dynamisme de l’action diplomatique turque depuis quelques années, sous la direction d’Ahmet Davutoglu, et les soubresauts du “printemps arabe” ont placé au premier plan la Turquie ainsi que le “modèle” qu’elle pourrait (ou non) offrir pour des pays de la région. Dans l’excellente revue mensuelle de prospective Futuribles (N° 379, novembre 2011), Jean Marcou, professeur à l’Institut d’études politique de Grenoble, consacre un article aux “multiples visages du modèle turc”.

Car ce n’est pas la première fois, rappelle-t-il, que la Turquie est mise en évidence comme “modèle”. Tout d’abord, dès les années 1920, il y eut le modèle du “pays musulman laïque modernisé”, promu en Europe en ignorant souvent les spécificités du laïcisme turc. Avec la guerre froide, renouvellement du modèle: la Turquie devint “pays musulman, fidèle allié de l’Occident et bon élève de la démocratie libérale” — non sans quelques contradictions, avec la crise chypriote et de successifs coups d’Etat, qui virent l’image du pays se dégrader (des films tels que Midnight Express et Yol y contribuèrent, souligne pertinemment l’auteur). Enfin, les événements du printemps 2011 ont popularisé un nouveau modèle turc autour d’une supposée alliance réussie de l’islam et de la démocratie.

Cette nouvelle image est indissociable des transformations profondes intervenues en Turquie avec “les succès électoraux, économiques et diplomatiques de l’AKP depuis 2002”. Grâce à un nouvelle politique étrangère et à un important rayonnement économique régional, le regard des pays arabes sur la Turquie a changé. Cependant, note Jean Marcou, c’était surtout le succès turc que l’on a célébré dans le monde arabe jusqu’en 2011: les transformations intervenues depuis n’ont pas moins surpris la Turquie que les pays occidentaux. Les dirigeants turcs ont finalement su prendre le tournant et continuer ainsi de jouir d’une image de marque positive, mais se doivent de rester prudents pour ne pas susciter des soupçons de “néo-ottomanisme”. Et il n’est pas facile de satisfaire tout le monde: rappelons que, au mois de septembre 2011, lors de la visite d’Erdogan en Egypte, certains militants islamiques, qui l’avaient accueilli en héros, avaient été quelque peu refroidis par son éloge d’un Etat séculier, qui n’est pas nécessairement non religieux, mais respecte toutes les religions (Elaph, 16 septembre 2011, traduit par Mideastwire).

Enfin, Jean Marcou souligne l’importance qu’est en train d’acquérir, pour le rayonnement de la Turquie, la coopération au développement, illustrée par les efforts déployés dans la Corne de l’Afrique.